Installée en Californie depuis vingt ans, Michele Soleilhavoup participe activement aux collaborations entre UCSD et le CNRS pour la recherche sur la stabilisation de molécules extrêmement réactives, telles que les carbènes, les nitrènes, les phosphinidènes. Le laboratoire international de renommée mondiale est dirigé par Guy Bertrand et reçoit des financements d’acteurs aussi divers que la National Science Foundation (NSF), le Department of Energy (DoE) et le groupe Solvay. Dr Soleilhavoup présente ses activités et partage ses réflexions sur l’importance de la pédagogie auprès des jeunes pour un monde scientifique encore plus inclusif.
© Site web du laboratoire CNRS-UCSD de Guy Bertrand

Comment êtes-vous devenue chercheuse, puis chercheuse au sein de cet IRL ?

J’ai commencé ma carrière de chercheuse par une thèse au Laboratoire de Chimie de Coordination (LCC) de Toulouse en 1993 et consacrée à la stabilisation d’espèces fugaces par des éléments des groupes principaux.  Après cela, curieuse de découvrir la recherche dans un contexte industriel, j’ai décidé de faire mon post-doctorat sur deux années au sein de l’entreprise BASF, en Allemagne. Cette expérience a enrichi mes connaissances du monde de la recherche, et m’a permis d’explorer la chimie des polymères, notamment par la mise au point de catalyseurs pour la polymérisation des oléfines.

C’est en 1995 que j’ai intégré le CNRS (Paris VI) en changeant à nouveau de thématique, pour me concentrer sur la chimie des porphyrines. Après trois années, j’ai décidé de saisir une opportunité offerte aux chercheurs par le CNRS : la mise à disposition. Dans ce cadre, J’ai passé une année chez Sanofi – Synthélabo, où je me suis familiarisée avec la technologie de Synthèse Parallèle Automatisée.

Après cette année de mise à disposition, je suis retournée au sein du LCC du CNRS en janvier 2000, pour travailler auprès de Remi Chauvin, spécialisé dans la chimie des molécules carbomères.

Finalement, c’est en juillet 2001 que je suis partie pour les États-Unis, pour démarrer un laboratoire avec Guy Bertrand à l’University of California Riverside (UCR). Dans un pays anglophone, que je connaissais peu, ce nouveau départ constituait un véritable challenge. Il s’agissait de tout concevoir, à partir des locaux mis à notre disposition (achat du matériel et des d’instruments, organisation, recrutement etc). Cette nouvelle aventure a été facilitée par le très bon accueil que nous avons reçu à UCR et le soutien sans faille du CNRS. Pour autant, lorsque en 2012, Guy Bertrand a reçu une offre de UCSD, l’ensemble de l’équipe, composée à l’époque d’une quinzaine de personne, a unanimement décidé de relever le défi et de déménager le laboratoire à San Diego ou nous sommes depuis Juillet 2012.

Quelles activités menez-vous au sein du laboratoire ? Quelles sont les thématiques de recherche et les actualités du laboratoire auquel vous êtes intégrée ?

Sous la co-tutelle de l’Institut National de Chimie (INC) du CNRS et UC San Diego, le laboratoire mène essentiellement des recherches sur la stabilisation de molécules extrêmement réactives, telles que les carbènes, les nitrènes, les phosphinidènes, etc. La direction de l’IRL est assurée par Guy Bertrand depuis San Diego, et le laboratoire reçoit des financements d’acteurs aussi divers que la National Science Foundation (NSF), le Department of Energy (DoE) et le groupe Solvay.

Les recherches tendent aujourd’hui à se concentrer sur la transformation de ces entités chimiques en outils puissants pour la synthèse organique, la catalyse et les matériaux. Évidemment, la pandémie de Covid-19 a mené à une réorganisation des activités du laboratoire, pour garantir la sécurité des chercheur(se)s et étudiant(e)s ; mais les thématiques de recherche n’en ont pas été modifiées.

Au-delà de la synthèse et l’étude des espèces instables comme les carbènes, je me concentre principalement sur la chimie des complexes de métaux précieux (cuivre, or, argent) que nous utilisons entre autres pour préparer des OLEDs.

Mis à part les activités de recherche, je suis responsable Hygiène et Sécurité et j’assure, à ce titre, la formation des nouveaux venus et la liaison avec le département EH&S (Environment, Health and Safety afin d’implémenter les nombreuses régulations existant en Californie. Je m’occupe également de la gestion administrative et financière de l’IRL 3555 (suivi du budget, achat de nouvel équipement, demande de devis etc…). Enfin, depuis plus de 10 ans, je suis Assistante Editoriale pour le journal « Chemical Reviews » (ACS Publications) dont Guy Bertrand est Editeur Associé. Cette activité a pris d’autant plus d’importance en temps de coronavirus, du fait de la multiplication des articles reçus.

En 2017, 28% des chercheurs en France étaient des femmes selon l’Unesco[1] et 31% en moyenne aux Etats-Unis. Qu’est-ce que signifie pour vous, être une femme de science ? Notez-vous des différences culturelles en France et aux Etats-Unis dans le domaine ?

Je ne suis pas certaine de voir des différences fondamentales entre la France et les États-Unis concernant les opportunités pour les femmes de science. Je n’ai pas subi de barrières ou de difficultés propres à mon genre.

En revanche, il est vrai que l’organisation sociale et culturelle peut jouer un rôle dans le développement de la carrière, notamment à partir du moment où l’on décide de devenir parent. Dans ce cas, il me semble que le système français est mieux structuré et organisé pour permettre aux mères de continuer à exercer une activité professionnelle à plein temps dans de bonnes conditions (crèche etc…). En Californie, les crèches sont en majorité privées et extrêmement onéreuses. Souvent, il revient souvent moins cher à une mère de ne pas travailler que de faire garder ses enfants.

Quand la question s’est posée pour moi, nous étions à UCR qui avait mis en place le Child Development Center. Etabli sur le campus, à destination des étudiant(e)s et personnels, il offrait un service de qualité avec des horaires adaptés et proposait même un programme de volontariat pour les étudiant(e)s qui disposaient de moyens financiers limités. Cependant, cette initiative était propre à l’University of California Riverside et n’était pas généralisée. Finalement, Il faut noter que le choix de la recherche à l’international a des conséquences sur la vie familiale avec une réorganisation du rôle de chacun dans la cellule familiale et en tant que femme de science, c’est une réalité dont il faut avoir conscience.

Avez-vous rencontré des difficultés ou des défis particuliers en tant que femme dans la science, y compris à l’international? Au contraire, voyez-vous le fait d’être une femme comme une opportunité dans votre domaine (et pourquoi) ?

Pour ma part, j’ai toujours évolué en groupe mixte, et je n’ai jamais senti une différenciation, des difficultés à faire reconnaitre mon travail ou une quelconque mise à l’écart. Au contraire, si le travail de chercheur.se peut parfois se révéler difficile et engendrer de la frustration, la solidarité et l’entraide est généralement de mise, quel que soit le genre considéré. Pour citer la Dre Rylett (directrice scientifique de l’Institut du vieillissement des IRSC.Canada) « Je pense que la communauté universitaire est un environnement convivial et inclusif, qui favorise la réussite des objectifs de carrière des femmes et des hommes »

Il est exact que la carrière de chercheur.se peut intimider les jeunes étudiants en général et plus spécifiquement les jeunes femmes qui sont historiquement moins représentées dans ces métiers. Il me semble donc important de sensibiliser les jeunes aux nombreux débouchés offerts par les carrières scientifiques par le biais de présentations ou en accompagnant les élèves dans des laboratoires et les entités de recherches publiques et privées. Je suis convaincue que si on montre ce qu’est la vie d’un(e) scientifique au niveau du collège et du lycée, on pourrait démystifier l’image du chercheur.se et favoriser des vocations. En la matière, j’ai apprécié le livre de Jean Audouze, L’école de la curiosité: Lettre à un jeune scientifique (2017) qui fait un travail de pédagogie remarquable.

Parmi la nouvelle génération, je rencontre de nombreuses jeunes femmes brillantes qui mettent tout en œuvre pour réaliser leurs rêves de devenir physiciennes, mathématiciennes, chimistes etc… Le prix Nobel de Chimie attribué à deux femmes en 2020[1], ça donne des ailes à celles qui ont des ambitions scientifiques ! J’ai vraiment le sentiment que le monde scientifique est en train d’évoluer et de se diversifier et c’est une excellente nouvelle !

Avez-vous, vous-même, été influencée par une femme, eu un modèle féminin?

Le modèle féminin qui m’a le plus inspiré c’est ma grand-mère, née en 1900 – une des premières femmes à obtenir le brevet supérieur (il n’était pas possible de présenter le baccalauréat pour les femmes jusqu’en 1924). Munie de son certificat et jeune mariée, elle a quitté la France pour le Maroc où elle devenue secrétaire du maréchal Lyautey. Un début de carrière peu commun à l’époque pour une toute jeune femme !

Finalement, mes modèles, ce sont les femmes de ma famille qui ont toujours travaillé, quel que soit le domaine. Evidemment cela m’a aidée de côtoyer en début de carrière, à BASF, mes deux collègues et amies, mamans comblées qui travaillaient avec succès dans cette grosse industrie. A leur façon, elles ont été un modèle de réussite qui correspondait à mes aspirations.

Et puis, malgré tout, il est vrai qu’à chaque voyage que je fais à Paris, je me rends au Panthéon et je dépose une rose sur la tombe de Marie Curie. C’est un peu un cliché pour une chimiste mais elle  reste une figure d’inspiration, femme de science, mère, professeure…; et je ne dois pas être la seule puisqu’il y a toujours des fleurs fraiches quand je m’y rends.

Si vous deviez vous adresser à des femmes attirées par une carrière scientifique, que leur diriez-vous ?

J’aurais envie de leur dire que le plus important c’est d’exercer leur curiosité et explorer leurs passions. Le monde scientifique est tellement vaste, divers et en constante évolution avec l’émergence des nouvelles technologies que chacune peut trouver un domaine ou exercer sa créativité. Les femmes ont vraiment un rôle à jouer en science aujourd’hui, et considérant l’évolution positive de la société dans ce sens je leur dirais : Il n’y a jamais eu de meilleur moment pour les femmes pour se lancer dans une carrière scientifique, allez-y !


[1] La Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna se voient attribuer le prix Nobel de chimie en 2020.


[1] http://uis.unesco.org/sites/default/files/documents/fs55-women-in-science-2019-fr.pdf