En 2021, la directrice de recherche CNRS Nathalie Mandairon lance l’International Research Project « Odowell » sur les mécanismes neuronaux impliqués dans les altérations de la perception olfactive induites par un stress précoce, qu’elle co-dirige auprès deKevin Bath (Columbia University). Elle revient sur son parcours résolument international et les modèles qui l’ont inspirée.

Comment êtes-vous devenue chercheuse, puis chercheuse directrice de cet IRP?

J’ai commencé mon parcours de chercheuse par une thèse de neuroscience à l’Université Claude Bernard Lyon 1 achevée en 2004. De là, je suis allée aux Etats-Unis pour effectuer un post-doctorat à Cornell University, sur un financement Marie Curie[1]. C’est suite à cette expérience que j’intègre le CNRS en tant que chargée de recherche en 2008. Depuis plus de 10 ans, je travaille au Centre de Recherche de Neurosciences de Lyon.

Aujourd’hui, je suis Directrice de Recherche et je codirige l’équipe neuroplasticité et neuropathologie de la perception olfactive constituée de 7 permanents (chercheur.se.s et enseignant.e.s chercheur.se.s) aux côtés de Moustafa Bensafi.

Au sein de l’équipe, nous travaillons sur les bases neurales de perception des odeurs : il s’agit de comprendre ce qu’il se passe dans le cerveau quand on sent et mémorise les odeurs. On observe aussi la plasticité du cerveau lors de l’apprentissage mais également lors du vieillissement normal et pathologique. En 2020, dans le contexte sanitaire particulier, j’ai dû arrêter mes expériences en cours. A l’été, nous avons rouvert et certaines activités ont pu reprendre avec des étudiant.e.s notamment de niveau Master et thèse. La situation a évidemment ralenti nos recherches et continue de les impacter.

Quelles activités menez-vous au sein du laboratoire ? Quelles sont les thématiques de recherche et les actualités du laboratoire auquel vous êtes intégrée ?

Les activités de recherche que je mène sont diverses et s’articulent principalement autour de trois grands axes de recherche :

  1. Depuis le début de cette année, je codirige l’International Research Project OdoWell – Mécanismes neuronaux impliqués dans les altérations de la perception olfactive induites par un stress précoce, conjointement à Kevin Bath de Columbia University. Comme lui est spécialisé dans les stress précoces, nous mettons en commun nos expertises pour explorer la relation entre les altérations de la perception olfactive chez l’adulte, et des stress ou traumatismes en début de vie. Nous nous demandons comment par quel mécanismes neuronaux le stress précoce altère la perception des odeurs chez l’adulte, sachant que toute altération des odeurs altère la qualité de vie.

En fait, un facteur de risque important de dépression chez les adultes est la maltraitance ou les traumatismes pendant l’enfance. La négligence tôt dans la vie provoque des troubles du développement du cerveau qui ont un effet à long terme sur l’état émotionnel, plus prononcé chez la femme. Il existe un modèle murin qui imite cette pathologie : le modèle de l’adversité précoce induite par la séparation maternelle. L’IRP que nous co-dirigeons vise à étudier les bases neurales sous-jacentes aux altérations de la perception olfactive après une dépression induite par l’adversité au début de la vie chez les souris mâles et femelles. Enfin, nous étudions les effets de l’entraînement olfactif sur la perception des odeurs et de l’humeur ainsi que les mécanismes neuronaux des améliorations potentielles. Le but ultime est de mieux comprendre les fondements neuronaux de ce trouble et d’orienter les futurs traitements.

Notre projet a débuté malgré la Covid-19 : la partie olfactive de nos recherches se fait pour l’heure à Lyon, avec une étudiante en master. Une fois le modèle établi et la mobilité internationale rétablie, nous mettrons en place des échanges d’étudiant.e.s.

  1. En parallèle, je mène d’autres activités, concernant notamment le codage de la valeur hédonique d’une odeur. Avant même l’identification d’une odeur, la première réaction d’un individu qui sent une odeur est de dire : j’aime/je n’aime pas. De ce constat, nous nous sommes demandé ce qui crée une attraction pour certaines odeurs.

Nous avons récemment publié une étude dans la revue Current Biology qui montre que des odeurs plaisantes peuvent agir comme des récompenses sur notre cerveau. Cette propriété particulière des odeurs serait due à une connexion privilégiée entre deux régions cérébrales, le bulbe olfactif qui traite le caractère plaisant des odeurs et le tubercule olfactif, structure clé du circuit de la récompense. La mise en jeu de ce réseau permettrait la libération de dopamine, comme le font des éléments bénéfiques naturels comme la nourriture ou artificiels comme les drogues. Ces résultats obtenus chez la souris ont été confirmés chez l’Homme, montrant que ce processus est conservé entre les espèces.

  1. Enfin, un projet qui me passionne concerne la neurogenèse adulte : chez le rongeur (c’est encore débattu chez l’Homme) on pensait qu’on disposait de notre stock de neurones à la naissance et que ces neurones ne pouvaient que mourir. Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas vrai dans l’hippocampe et le bulbe olfactif. En fait, il y a un apport massif de nouveaux neurones chez le rongeur adulte, au niveau du bulbe olfactif. Je mène divers projets autour de ces questions. J’ai d’ailleurs déposé un projet ANR franco-américain conjointement à une chercheuse de Cornell University sur le rôle de ces nouveaux neurones dans les apprentissages olfactifs. 

Qu’est-ce que signifie pour vous, être une femme de sciences ?

Je n’aime pas vraiment le terme « femme de science », il me gêne. Les scientifiques sont des scientifiques, avant d’être genré.e.s, et je ne veux pas faire de différence en termes de science. Cela impliquerait que la pratique scientifique serait différente entre les femmes et les hommes, alors que ce n’est pas le cas. Etablir cette distinction, c’est presque risquer de justifier une différenciation et accentuer des disparités…

Selon moi, la question est plutôt celle de la position de la femme dans le domaine scientifique, en termes d’avancement de carrière ou de mise en avant dans le discours médiatique par exemple. A ce niveau-là, effectivement, il existe des différences de fait, qui se retrouvent dans les statistiques. Je fais moi-même partie de la Section 25 du Comité National de la Recherche Scientifique[1] au sein de laquelle nous portons un regard sur la carrière des agent.e.s CNRS. Et il est vrai, que des disparités apparaissent concernant la proportion de femmes et d’hommes qui sont Chargé.e de recherche (CR) et Directeur.rice de recherche (DR) ; et cela se retrouve également chez les responsables d’équipe. Ce genre de constat nous amène à nous interroger sur les causes de ce déséquilibre.

C’est surement également en amont que se joue la disqualification des femmes qui ne se présentent pas au concours ou n’entament pas des démarches pour passer DR avec pourtant des dossiers équivalents à ceux des hommes. Nous avons conscience de ces enjeux et, dans notre centre, une équipe de travail pour l’égalité femme-homme a été créée.

Notez-vous des différences culturelles en France et aux Etats-Unis dans le domaine ?

Je ne crois pas pouvoir faire de comparaison ou noter des différences significatives sur la question. Je ne peux pas faire de distinguo structurel, il me semble que ça dépend des individus. Il y a des réflexions qu’on a pu me faire il y a 15 ans en France, qu’on ne ferait probablement plus aujourd’hui ; c’est une évolution culturelle qui se retrouve partout. Peut-être qu’aux Etats-Unis, la question s’est imposée avec un temps d’avance sur la France. Par exemple, je me rappelle qu’à l’époque de mon post-doctorat, je voyais déjà une mention encourageant les femmes et les groupes sous-représentés à postuler, dans les appels à projets. Je ne crois pas que c’était généralisé en France, mais ce sont des réflexions qui existaient déjà au CNRS.

Les recommandations du comité parité-égalité du CNRS me semblent aller dans le bon sens. Les mesures concrètes visant à favoriser la parité dans les jurys, les recrutements, ou l’exigence de représentation de chercheuses dans les manifestations scientifiques est positive. Si j’y étais réfractaire à l’origine, je crois aujourd’hui que ce sont des dispositions qui permettent d’acter un changement culturel qui bénéficie, in fine, à la science.

On met souvent en avant l’importance de la représentation et la force du modèle dans la lutte contre les inégalités socio-professionnelles : avez-vous, vous-même, été influencée par une femme, eu un modèle féminin, voire bénéficié d’un mentorat ?

C’est vrai que la représentation ou le fait de voir des modèles qui rendent accessibles la carrière de chercheuse est important. Je pense que c’est un travail qui doit être fait dès la faculté, ou même avant.

Pour ma part, après ma thèse codirigée par une femme, j’ai retrouvé une direction féminine lors de mon post-doctorat à Cornell University. Ces deux femmes, qui avaient trouvé un équilibre entre une vie professionnelle et personnelle riche ont représenté un modèle pour moi. C’étaient avant tout des scientifiques brillantes et inspirantes.

Ma cheffe de post-doctorat était notamment Présidente de la société américaine neuro-computationnelle et m’avait partagé sa frustration, quand elle constatait que lors des inscriptions en congrès, les femmes demandaient un poster, quand les hommes demandaient systématiquement un talk. C’est un détail, mais cela ne semblait pas si anecdotique. Depuis, j’ai toujours demandé un talk et j’invite mes étudiantes à en faire de même.

Si vous deviez vous adresser à des femmes attirées par une carrière scientifique, que leur diriez-vous ?

Je leur dirais tout simplement de ne pas se poser de question ! Si elles aiment la science, qu’elles se fassent plaisir. En réalité, si on s’épanouit dans ses recherches, ça va marcher. Il n’y a pas plus de questions à se poser qu’un homme. En cela que je ne veux pas avoir un discours différencié selon le genre : il est possible de faire avancer la science et de cultiver une vie personnelle riche, qu’on soit un homme ou une femme. Tout comme une femme peut tout à fait concilier une vie de famille et une carrière professionnelle inspirante ; un homme peut aussi conjuguer les deux. Envisager la question selon une approche qui intègre les femmes et les hommes de science, c’est pour moi la voie à suivre.

[n1] Dans les sciences biologiques, la représentation des femmes est importante, surtout au niveau CR, maitre de conférence et pour les grades en dessous. En revanche, les directeurs d’équipe, les professeurs et directeurs de recherche étaient quasiment tous des hommes quand j’étais thésarde. Cela ne m’a pas empêchée de progresser et je crois que les choses évoluent dans le bon sens (mais lentement). C’est d’autant mieux que dans la pratique, les questions de genre ne se posent pas vraiment : être une femme en science c’est faire de la science et mener des recherches passionnantes !


[1] Instance la plus proche des activités scientifiques, la section est la structure de référence pour les chercheurs et les unités. Ses compétences sont multiples : évaluation de l’activité scientifique des chercheurs et avis sur les demandes liées à leur carrière ; constitution de jurys d’admissibilités pour le recrutement des chercheurs ; appréciation des projets des unités en fonction des axes prioritaires de développement scientifique du CNRS ; analyse de la conjoncture scientifique et de ses perspectives d’évolution. La Section 25 est dédiée à la Neurobiologie moléculaire et cellulaire, neurophysiologie, https://www.cnrs.fr/comitenational/sections/section.php?sec=25


[1] Les Actions Marie Skłodowska-Curie (MSCA) proposent des bourses individuelles aux chercheurs qui souhaitent booster leur carrière en travaillant à l’étranger.  Les organismes d’accueil peuvent être des instituts de recherche publics ou des entreprises (start-ups, PME, grandes entreprises). https://www.abg.asso.fr/fr/article/1891/en-marie-sk-odowska-curie-actions-individual-fellowships-call-is-now-open-1891#:~:text=Les%20Actions%20Marie%20Sk%C5%82odowska%2DCurie,%2C%20PME%2C%20grandes%20entreprises