Rodolphe Jazzar, est chercheur CNRS depuis 2008 et travaille depuis 2014 à l’International Research Laboratory de chimie CNRS – UCSD.

Créé en 2001 et dirigé par Guy Bertrand, l’IRL CNRS/UC en Sciences Chimiques était originalement localisé à l’Université de Californie à Riverside (UCR). Il a rejoint l’Université de Californie à San Diego (UCSD) en juillet 2012.

L’équipe du laboratoire présente au ACS Fall 2019 © bertrandgroup.ucsd.edu

Sous la co-tutelle de l’Institut National de Chimie (INC) du CNRS et UC San Diego, le laboratoire mène essentiellement des recherches sur la stabilisation de molécules extrêmement réactives, telles que les carbènes, les nitrènes, les phosphinidènes, etc. Les recherches tendent aujourd’hui à se concentrer sur la transformation de ces entités chimiques en outils puissants pour la synthèse organique, la catalyse et les matériaux. 

La direction du joint IRL est assurée par Guy Bertrand depuis San Diego, et le laboratoire reçoit des financements d’acteurs aussi divers que la National Science Foundation (NSF), du Department of Energy (DoE) et du groupe Solvay.

Quel a été votre parcours pour arriver à ce poste?

J’ai été recruté en tant que chargé de recherche CNRS en 2008 à l’Université de Lyon. Avant cela, j’avais effectué mon post doctorat auprès de Guy Bertrand, alors directeur l’UMI basée à UC Riverside, avec qui j’étais resté en contact. Nos thématiques de recherche se recouvrant, c’est donc naturellement que j’ai répondu à son appel, en 2014, lorsqu’une place s’est libérée dans son laboratoire à l’unité de UC San Diego.

J’avais déjà un profil international avant mon arrivée à San Diego en 2014 : originaire du Togo, j’ai démarré mes études en France avant de rejoindre l’Angleterre où j’ai obtenu ma thèse. Je trouve la démarche de mobilité internationale très enrichissante aussi bien sur le plan personnel que professionnel.

A l’heure actuelle, quelles activités menez-vous au sein du laboratoire?

L’IRL de San Diego (UMI 3555) est dirigé par Guy Bertrand (également professeur à UC San Diego). Elle est composée de 3 chargé.e.s de recherche permanent.e.s, au titre du CNRS, et d’un effectif variable d’une douzaine d’étudiant.e.s et de post-doctorant.e.s. Malgré notre hébergement au sein d’une université américaine, notre unité a gardé un fonctionnement proche d’une UMR classique. L’ensemble du personnel CNRS participe à l’activité de recherche de l’unité, et j’ai personnellement, la responsabilité de plusieurs thésards/post doctorants.

L’équipe de l’IRL © bertrandgroup.ucsd.edu

En termes de thématiques de recherche, le laboratoire est internationalement reconnu pour ses travaux sur la chimie des carbènes stables initiés par Guy Bertrand à Toulouse. A ce jour notre équipe continue cette démarche et s’emploie à améliorer notre compréhension de ces espèces tant sur le plan fondamental, qu’en recherche appliquée. Au sein de l’équipe, j’anime principalement notre activité de recherche appliquée, notamment au travers d’un certain nombre de projets collaboratifs et plus récemment d’un financement ANR.

Dans le contexte très particulier de la pandémie COVID-19 l’activité de l’UC San Diego a fortement diminué. Si quelques laboratoires fonctionnent encore, ce n’est pas le cas de notre structure, puisque notre directeur d’unité a décidé de prendre des mesures préventives garantissant la sécurité des chercheur.se.s. Nous avons donc arrêté notre activité de recherche une semaine en amont de la déclaration d’état d’urgence par le gouverneur Californien. A l’heure actuelle les mobilités entrantes et sortantes au sein de notre unité sont retardées ou annulées.

Quelles différences entre un IRL et une UMR française? Quelle est la valeur ajoutée du travail dans un laboratoire international?

En termes concrets, nous fonctionnons plus ou moins comme une équipe domestique, dans le cadre d’une UMR « classique ». De par mon expérience au sein de l’Institut de Chimie et de Biochimie Moléculaires et Supramoléculaires de Lyon entre 2008 et 2014, je perçois principalement des différences d’ordre logistiques et culturelles.

D’abord, un IRL est beaucoup plus petit qu’une UMR, en termes d’effectif. Avec un personnel moindre, nous n’avons pas sur site la structure administrative qu’on trouve dans une unité traditionnelle et par conséquent la gestion de notre activité s’en retrouve réduite. Nous bénéficions en sus d’un support administratif conjoint de notre délégation CNRS (DR-16) et de l’UC San Diego sur lequel nous pouvons nous appuyer pour résoudre les problèmes inhérents à notre situation internationale.

Comme on pourrait s’y attendre, le système d’enseignement supérieur et de recherche américain influence fortement notre activité. Par exemple, on attendra davantage de prise d’initiatives de la part de nos étudiant.e.s, puisque l’autonomie des thésard.e.s est un principe fondamental au sein du département de chimie, biochimie de l’UC San Diego. Cependant notre approche pédagogique unique, nous démarque, notamment en termes d’accompagnement. Par exemple, le soutien apporté par les agents CNRS est très bien perçu par nos étudiant.e.s (aussi bien américain.e.s qu’étranger.e.s, regulièrement en visite dans notre équipe) qui apprécient d’avoir des chercheur.se.s confirmés pour les aider à orienter leur recherche.

En termes de financements nous émargeons en effet des deux côtés de l’Atlantique. Cependant cela n’implique pas qu’il est nous plus simple d’obtenir des financements, bien on contraire. En effet, les outils de financements français, européen et étasunien ont leurs propres règles du jeu administratives avec lesquelles il faut composer.

A mon sens, la collaboration entre le CNRS et les institutions nord-américaines telles UC San Diego est un atout pour nos deux pays. Le CNRS est une entité extrêmement compétitive et sélective, et la recherche que nous y développons est à la pointe dans de nombreux domaines. Sur la plan logistique, le système nord-américain bénéficie d’une forte force de frappe avec de nombreuses sources de financements, un système académique entièrement tourné vers la recherche et un milieu socio-économique propice à l’industrialisation de nouvelles avancées scientifiques.

Au-delà, notre positionnement géographique nous permet de constituer une passerelle entre la France et l’Amérique du Nord. Ces dernières années nous avons développé plusieurs collaborations vers le territoire, notamment avec des équipes de recherche de Grenoble, Marseille, Montpellier, Rennes et Paris. Ces collaborations ont permis l’échange d’étudiant.e.s Français.e.s et Américain.e.s. Aux États-Unis, nous entretenons plusieurs collaborations, notamment avec des équipes renommées comme celle du Prof. M. E. Thompson de l’University of Southern California, avec qui nous avons publié un article dans le journal Science en 2019.

Ceci dit, aucun système n’est parfait et nous rencontrons nous aussi des difficultés propres à la recherche en milieu international. Par exemple, l’organisation du CNRS est unique et peut apparaitre quelque peu opaque localement. Il est fréquent de rencontrer des collègues américain.e.s qui ignorent ce qu’est le CNRS, sans parler du statut de chargé ou de directeur de recherche. C’est un travail de communication qui n’existe pas dans l’Hexagone, et que nous nous n’avons de cesse de mettre en œuvre pour promouvoir notre activité et le CNRS.

Au-delà de ça, il y a aussi des inconvénients logistiques. Notamment concernant les verrous administratifs dans la gestion des financements obtenus de l’hexagone. Par exemple un financement ANR ne prend pas en charge une prime d’expatriation, et c’est un budget important à déduire des financements obtenus, qui limite fortement le recrutement de jeunes chercheur.se.s postdoctorant.e.s. C’est dommage si l’on considère que, par comparaison avec d’autres pays de la communauté européenne, Il y a peu ou pas de bourses postdoctorale sortantes permettant à des jeunes thésard.e.s fraichement diplômé.e.s de bénéficier d’un stage international. En contrepartie, j’ai pu observer de nombreuses difficultés dans la mise en place de double-diplômes avec la France au niveau des institutions locales.

D’un point de vue strictement personnel, je pense que la limite de notre modèle réside dans les moyens et outils à perfectionner pour aller plus loin dans la vocation des unités de recherche internationales, qui ne sont pas que des lieux de recherche mais aussi des instruments de promotion de la recherche française. Il y a peut-être une solution commune à formuler, du côté des outils de collaboration disponibles.

A titre personnel, comment avez-vous vécu votre intégration? Recommanderiez-vous cette expérience?

Au-delà de mon expérience personnelle, dont je suis tout à fait satisfait, je pense qu’une telle mobilité doit s’inscrire dans un projet scientifique et personnel plus large. Il est indéniable qu’au travers des IRL le CNRS offre une expérience de recherche internationale unique. Celle-ci peut se révéler extrêmement positive, aussi bien pour le parcours individuel, que pour l’enrichissement d’un réseau ce qui est indéniablement un atout au moment du retour en France.

Néanmoins, il faut avoir conscience qu’une telle mission implique des ajustements et une période de latence. Pour ma part, je n’ai pas publié pendant un an, le temps d’assurer la passerelle entre mes activités Lyonnaises et celles que je mène aujourd’hui. Ce temps d’adaptation est important mais il peut-être difficilement vécu. A mon sens, si la mobilité s’intègre dans un projet scientifique cohérent, c’est une aventure extrêmement enrichissante, aussi bien sur le plan professionnel que personnel !

C’est une chance que je ne regrette pas d’avoir saisie, et j’encourage vivement les chercheuses et chercheurs intéressé.e.s par une telle expérience.

Pour ma part, mon intégration au sein de l’unité de San Diego a été extrêmement bien soutenue par le CNRS. Jacques Maddaluno (Directeur de l’Institut de Chimie du CNRS, à l’époque Directeur Adjoint Scientifique) m’a clairement expliqué cette démarche et nous avons pu en discuter longuement pour préparer mon départ dans les meilleures conditions. Je me suis donc senti extrêmement bien accompagné par le CNRS, dès le début. Localement, l’intégration a été simple et rapide, puisque je connaissais l’équipe d’accueil et que l’UC San Diego a les instruments administratifs pour faciliter ces échanges.